

Une tache sur une feuille, quelques secondes d’observation et cette question : qu’est-ce que vous voyez ? Dans Rorschach, la réponse déborde largement du papier.
Publié chez 6 Pieds sous terre, le roman graphique de Terreur Graphique nous entraîne dans une thérapie où les images prennent une place dangereusement envahissante.
Le point de départ tient dans un cabinet de psy. Un patient a tout le mal du monde à se confier jusqu’à ce que le fameux test de la tache d’encre ouvre une brèche dans son esprit. Souvenirs et visions délirantes se bousculent et le quotidien devient à son tour un terrain de jeu propice aux interprétations loufoques.
Avec son humour grinçant et son énergie visuelle, Rorschach transforme ainsi une exploration de l’intime en drôle de mauvais voyage. Accrochez-vous : ici, même une nappe peut vous mener très loin.
Lors d’une séance de psychanalyse, un test de Rorschach projette le personnage central de cette histoire face à ses démons intérieurs… et les choses tournent rapidement à l’aigre. Ce test marche visiblement trop bien sur le patient et nous voilà projeté à sa suite dans sa lutte avec son passé, ses phobies, ses zones d’ombre… La thérapie tourne au survival. Terreur Graphique, grossier personnage connu des lecteurs de « Fluide Glacial » et du « Psikopat » a décidé de s’attaquer à ses démons intérieurs et nous offre une étonnante introspection. Étonnante parce que l’on ne l’attendait pas sur le terrain de la psychanalyse, étonnante aussi car malgré la crudité affichée de certaines scènes, la pudeur est réelle. Jamais il ne tombe dans les travers désormais bien balisés de la “bédéautobiosensible” alliant autosatisfaction et lacrymosité facile. À part ça, ça part en vrille… sévère. Terreur Graphique refuse le voyeurisme, et si l’on commence à faire défiler les pages, laissant parfois place à de furieuses hallucinations autant troublantes que superbes, la spirale nous happe, et nous sombrons avec lui.
Six Pieds Sous Terre

Quand les images prennent la parole
Quand les images prennent la parole
Dans Rorschach, le dessin devient le moteur de la narration. Pour un récit qui débute sur la difficulté à verbaliser ses émotions, c’est un choix plus que parlant. Alors que les mots se font attendre, les images, elles, déboulent sans demander la permission. Les dialogues, peu nombreux, laissent la place à de longs monologues intérieurs. Nous entrons dans l’intimité du personnage par ce qui surgit devant ses yeux. Son histoire se dévoile au fil des flashs qu’il ne parvient pas à contrôler.
La tache devient un formidable déclencheur narratif qui peut apparaître à tout moment. Une tache de vin, une bande dessinée, tout est propice à l’apparition d’une représentation significative. Cette impossibilité de fuir l’introspection crée un malaise. Comment échapper à ce qui vous poursuit lorsque le moindre accident visuel peut lui donner une forme ?
Sous ses airs de délire psychanalytique, l’album interroge alors notre besoin de donner du sens à ce que nous voyons. Si chercher à comprendre peut aider à guérir certaines blessures, cela peut aussi devenir une obsession qui finit par occuper tout l’espace. Heureusement, Terreur Graphique entretient un humour assez insolent qui empêche le récit de se figer dans la gravité. L’absurde et le grotesque donnent à cette plongée dans le sur-moi de notre personnage un rythme entraînant. On sourit, on grimace et parfois même un rire nous échappe sans que l’on comprenne vraiment pourquoi.

Un dessin qui déborde, et c’est tant mieux
Un dessin qui déborde, et c’est tant mieux
Le style graphique est évidemment la grande force de cet album. Ce noir et blanc foisonnant, où les lignes s’accumulent et où les détails se répondent constamment, donne envie de s’arrêter pour fouiller chaque case puis d’y revenir à la fin pour observer ce qu’on aurait pu rater. C’est un roman graphique dense, mais c’est là toute la richesse de l’expérience Rorschach. Elle traduit l’encombrement mental du personnage. Le dessin nous fait parfaitement ressentir son agitation et son trouble.
Le monochrome convient bien à un récit construit autour des taches d’encre bien que j’avais particulièrement apprécié son travail sur « L’addiction s’il vous plait » et ses teintes pastels bleues et rouges. Cet album là nous place dans une posture d’observation. Nous scrutons et nous cherchons ce qui se cache dans chaque trait. Cette immersion presque forcée nous invite à pleinement savourer l’inventivité des planches de Terreur Graphique.




L’avis de la rédactrice
L’avis de la rédactrice

J’ai adoré le style graphique de Rorschach, et particulièrement ce côté chargé qui lui donne un vrai caractère. L’histoire m’a également beaucoup plu pour son côté étrange, mais toujours déjanté. Avec assez peu de dialogues, Terreur Graphique parvient à transmettre beaucoup de choses. L’image nourrit le récit et donne de la force au propos. Ce décalage entre une lecture parfois franchement drôle et ce qu’elle remue en profondeur est particulièrement réussi.
En bref, c’est une belle découverte qui m’a clairement donné envie de découvrir les autres travaux de l’auteur ! En tout cas, je compte bien me méfier des taches sur les nappes à l’avenir !

Pour découvrir l’Addiction s’il vous plait, un autre merveilleux roman graphique du même auteur, c’est juste ici.




