ÇA – 2ème partie : Un lore sacrifié

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Après une première descente dans les égouts, retour à Derry avec la seconde partie de notre dossier dédié à ÇA. Trois adaptations réussies mais qui divisent les fans du roman de Stephen King malgré tout.

Les différentes réalisations de Ça ont énormément de qualités, que ce soit la mini-série de 90 ou les films d’Andy Muschietti.

Pourtant, le livre, un pavé de près de 1200 pages de Stephen King, n’a pas eu de version « parfaite ». Et si l’esprit y est, les adaptations, au regard de la complexité de l’œuvre, ont souvent dû faire des concessions.

Et malheureusement, jamais pour le meilleur !

Attention, loin de moi l’envie de critiquer les œuvres cinématographiques. Malgré leurs défauts et mes réserves, j’ai beaucoup apprécié. Mais elles perdent malheureusement en subtilité, se contentant de gratter la surface et de proposer « simplement » l’idée de base. Un groupe d’enfants affronte un monstre dans leur jeunesse, qui revient ensuite quand ils atteignent l’âge adulte. Cela suffit pour faire un film d’horreur efficace, mais ne rend finalement pas justice au roman du génie du Maine.

Pour illustrer ce manque d’approfondissement des adaptations, commençons par un personnage extrêmement important, mais malheureusement un peu sacrifié… La seconde Némésis des Ratés : Henry Bowers.

Otakonseil - Henry Bowers (Ca -2017)

Henry, dans les deux adaptations, est un personnage sans aucune subtilité, manichéen et à la limite de la caricature.

Archétype même du « bully », il est présenté comme bêtement méchant. Or, dans le livre, Henry est un personnage beaucoup plus complexe. S’il est effectivement dur, violent et raciste, il n’agit pas de manière gratuite (à l’exception de Mike Hanlon, qu’il persécute juste à cause de sa couleur de peau).

Élevé dans une ferme avec un père violent, devenu fou et paranoïaque suite à la guerre de Corée, Henry se fait régulièrement molester par ce dernier. Il grandit avec des valeurs racistes, alimentées par le fait que leurs voisins les plus proches, les Hanlon, sont noirs.

Si le racisme de son père a fatalement déteint sur lui, Henry essaie malgré tout de survivre dans cette ambiance de violence perpétuelle. Il cherche à gagner la reconnaissance de son géniteur.

Son rôle dans le livre est extrêmement important, puisqu’il est celui qui pose la première et la dernière pierre au Club des Ratés. En effet, c’est « grâce » à lui que Ben se lie d’amitié avec Bill et Eddie. Premiers membres du club, les trois construisent un barrage ensemble, rejoints plus tard par d’autres membres.

Survolé dans la mini-série, et totalement occulté dans le film de Muschetti, il est important de souligner que c’est « grâce » à Henry que Mike rencontre le club, devenant le dernier membre. Étrangement, il y a deux scènes adaptées à l’écran, mais qui passent complètement à côté de leur sujet. Développons la première, qui d’ailleurs sert souvent d’introduction pour Henry dans les œuvres cinématographiques : l’attaque sur Ben.

Dans les deux réalisations, cette agression, où Henry veut graver son nom sur le ventre de Ben, est présentée de façon totalement gratuite. Dans le livre, c’est bien plus délicat. On apprend que lors des examens de fin d’année, Henry a demandé à Ben de copier sur lui, et celui-ci a refusé. Il a donc raté son année. Obligé alors de suivre des cours d’été, son père le frappait à chaque fois qu’il devait s’y rendre.


Cette explication n’a pas pour but d’excuser Henry de quoi que se soit. Mais dans le livre, on se rend compte qu’il agit (au moins au début) en réaction à des évènements. C’est dommage d’être passé à côté de ce point (deux fois !), car ça permet de complexifier le personnage. Et surtout de voir au fur et à mesure du récit la plongée d’Henry dans la folie meurtrière… Nous aurons l’occasion de revenir sur ce dernier qui, même si son évolution est sacrifiée, conserve tout de même un rôle important. Contrairement à Patrick Hocksetter.

Otakonseil - Patrick Hocksetter (Ca - 2017)

Si la mini-série a purement et simplement supprimé Patrick, on peut légitimement en vouloir (un peu) à l’ami Andy de l’avoir complètement mise à l’envers aux fans du livre.

En effet, dans TOUTES les promotions du film avant sa sortie, la production, Andy Muschetti en tête, nous promettait que Patrick Hocksetter serait présent, et qu’on allait voir ce qu’on allait voir. Oui. Eh bien, on a vu. Et hormis du name dropping random, le personnage de Patrick n’a servi à rien. À part un clin d’œil inutile et frustrant.

Car, même si on peut raconter l’histoire en occultant Patrick (la mini-série s’en sortait très bien), l’avoir et ne pas s’en servir ressemble quand même à un sacré affront envers les fans. De fait, l’arc Patrick est certainement l’un des moments les plus dérangeants du livre. J’ose même dire que celui-ci est le personnage le plus horrible du livre (Pennywise mis à part).


Dans le film, on a un adolescent, membre du « gang Bowers », qui s’amuse à faire des flammes avec un désodorisant et un briquet (référence au livre, j’imagine, où le « gang Bowers » s’amusait à faire flamber leurs pets, après un festin d’haricots…). Il ricane bêtement et se fait tuer hors champ après trois minutes d’apparition à l’écran.

Dans le livre, on a ni plus ni moins qu’un psychopathe. Profondément malsain, Patrick a assassiné son petit frère, sans émotion ni sentiment. Il possède également un vieux frigidaire abandonné dans lequel il s’amuse à piéger des animaux et les regarder mourir lentement de faim.

Il est également un indice sur l’une des causes du mal-être d’Henry (on suppose que celui-ci cache son homosexualité, se disputant violemment avec Patrick après que ce dernier l’a masturbé). Et il finit par avoir l’une des morts les plus horribles de l’œuvre, se faisant littéralement vider de toute substance par Ça, ayant pris l’apparence d’une multitude de sangsues énormes.

Si je conçois totalement que l’adaptation de son arc, du moins si on le veut fidèle, puisse être problématique, ne lui faire AUCUN développement est plus que dommage. Autant ne pas le mettre du tout dans l’adaptation, surtout qu’énormément de personnages du livre passent à la trappe.

Car oui, les films font passer énormément de passages et de personnages, importants pour le lore, aux oubliettes. Si on mentionne les interludes sur Derry, très vite, on ne les développe pas. Pourtant, nombre d’entre eux reviennent à chaque fois durant les phases de réveil de Ça.

Cela permet de mieux comprendre et d’appréhender la domination de la chose sur la ville et à quel point Ça est Derry. On passe donc rapidement sur le massacre des premiers colons, le lynchage d’un criminel, l’exécution d’un gang, l’explosion d’une usine, l’incendie du Black Spot…

Tous ces éléments prouvent que la venue de Ça provoque une frénésie meurtrière chez les habitants. Son réveil commence systématiquement par un meurtre brutal et son retour en hibernation par un bouquet final de violence. Et cela fait perdre beaucoup de clés de compréhension pour le spectateur. On oublie (ou on mentionne seulement) les différentes victimes de Ça. Parce qu’il est productif, le bougre ! Et beaucoup de ses victimes ont droit à des morts particulièrement abjectes.

Mais surtout, on perd deux autres personnages extrêmement importants (un seul dans la mini-série) : Audra, la femme de Bill, et Tom Rogan, le mari de Beverly. Tom devenant, dans le livre, le bras armé de Ça, une horrible saloperie à la recherche de sa femme pour lui faire subir les pires sévices. Il enlèvera la femme de Bill, qui venait à Derry pour soutenir son mari.

Ceci oblige donc les Ratés à venir affronter Ça sur son terrain. La confrontation finale des Ratés face à Ça ne se fait pas par héroïsme, mais pour sauver Audra.

Encore une fois, on perd en écriture. Et encore une fois, moins avec la mini-série qu’avec les films de 2017 et 2019.
D’ailleurs, même si les films sont violents, il convient de noter qu’entre les adaptations et l’œuvre de base, nous assistons à une grosse, très grosse, édulcoration des méfaits de Ça.

Si les gens ont globalement accepté les trous béants de l’intrigue, une scène présente dans le livre et absente des adaptations a toujours fait grincer des dents : la scène de sexe dans les égouts. Je pense sincèrement que celle-ci n’aurait pas pu être adaptée de façon appropriée. Si l’écriture de King réussit à faire ressortir le caractère limite sacré de ce moment, la caméra, elle, aurait eu bien plus de mal à nous montrer autre chose que de jeunes adolescents (ils ont douze ans, rappelons-le) couchant à tour de rôle avec Beverly.

Un peu de contexte s’impose. Cette scène intervient quand le groupe, après sa première victoire contre Ça, se perd dans les égouts de Derry. À bout de force, effrayés, blessés, les enfants sont sur le point de baisser les bras et de se laisser mourir. Le groupe se fissure. Beverly décide de faire un geste fort pour ressouder le groupe et le solidifier : faire l’amour avec chacun des membres.

Dit comme ça, ça peut sembler sordide, et quelque part, ça l’est. Cependant, Beverly est un personnage qui est systématiquement sexualisé par le monde qui l’entoure (hormis par le groupe) et de façon immonde (mention à son père).

Le livre est très symbolique. Cette scène change pour Beverly une chose sale en quelque chose de beau et fort. On remplace l’attirance sexuelle par de l’amour. C’est un acte désespéré, qui arrive dans une situation catastrophique et qui lie à jamais les membres du groupe. À la lecture, c’est limpide mais pas à l’écran… À moins d’être un réalisateur extrêmement subtil et doué (ce qui n’était le cas ni pour Wallace, ni pour Muschetti), cet épisode est trop problématique pour être reproduit.

Le souci avec l’absence de cet évènement, c’est tout le travail en amont qui est inexistant. Le groupe des Ratés semblent potes, voir amis, mais à aucun moment, on ne ressent le lien qui les unit. Dans le roman, ils forment tous un groupe tellement intime qu’ils en deviennent une entité à part entière. Ils ne font plus qu’un. Et ça, particulièrement dans le film de Muschetti (encore), on ne le ressent jamais.

Une scène sur deux, ils s’engueulent, ils se séparent et, comble du comble, ils n’affrontent JAMAIS Ça sur son terrain tous ensemble. Durant la première scène dans les égouts, Beverly a le rôle de la jeune fille en détresse, et dans leur deuxième confrontation, Stan est absent pour cause de suicide (et Mike est à l’hôpital).

Et d’ailleurs penchons nous un peu sur une autre scène difficilement réalisable (et du coup mal adaptée) : la fin de Ça.

On va sûrement penser que je m’acharne, mais Muschetti a complètement raté la fin de Ça. La mini-série de Wallace n’était pas parfaite, mais ce qu’elle adaptait, elle le faisait au moins correctement. Et on commence par le premier gros défaut (qui englobe quasi toute la partie 2 de Ça version 2019) : un manque de sérieux global. Beaucoup d’humour, souvent peu pertinent, qui ruine la tension. Mais surtout elle abîme quasiment toute la cohérence de l’histoire.

Déjà, Henry adulte ne sert à rien. Dans le livre (et la mini-série), il blesse Mike, ce qui l’empêche de faire partie du groupe pour affronter Ça, réduisant le club des Ratés à cinq au lieu de sept (après le suicide de Stan), l’affaiblissant considérablement pour leur dernière confrontation… D’ailleurs, dans la version de Muschetti, on apprend que Stan s’est suicidé, par altruisme, pour ne pas être un poids pour le groupe… Du coup, le groupe n’est plus fragilisé face à Ça et le bat en l’insultant… J’aime bien le film, mais… J’avoue, j’ai grincé des dents. Fort.

Déjà, faisons un bref aparté sur la nature de Ça. Beaucoup pensent que Ça est soit un clown, soit dans sa forme finale, une araignée géante. En fait, il n’est ni l’un ni l’autre. Il utilise sa forme de Clown pour se fondre dans la masse et aborder plus facilement les enfants. Pourquoi spécifiquement les enfants ? On apprend (dans le livre) que Ça se nourrit de la peur. Il est beaucoup plus efficace quand sa proie a peur (beaucoup plus efficace ne veut pas dire que sans peur il est inefficace, Monsieur Muschetti), et les frayeurs enfantines sont plus faciles à interpréter pour lui que celles des adultes.

Ça est une créature protéiforme, venue sur Terre à travers l’espace et les dimensions, au temps de la préhistoire. C’est une créature totalement lovecraftienne. Sa forme d’araignée est la représentation la plus proche de sa forme véritable que l’esprit humain puisse concevoir sans perdre la raison ou mourir. Il est implicitement dit dans le livre que Stan est le seul à avoir eu un aperçu de son apparence véritable, ce qui le conduira au suicide à l’idée de s’y confronter. D’où l’intérêt du rituel de Chüd, qui permet de le vaincre sur le plan psychologique avant d’espérer le tuer physiquement.

Alors effectivement, ne pas avoir peur de lui peut l’affaiblir. Mais il reste une créature quasi divine et antédiluvienne, qui ne va certainement pas se racornir sous deux trois insultes. Comme Muschetti a complètement raté le rituel de Chüd (à ce compte-là, autant ne pas le mettre), il a bien été obligé de nous sortir une fin toute pourrie pour tuer Ça…

Bon. Déjà, tuer Ça, vu son implication, équivaut à détruire la ville de Derry. Ça est Derry. Dans le livre, c’est le cas, pas dans les adaptations. Ensuite, le rituel de Chüd n’a aucun intérêt sans l’implication de la Tortue ni le rituel de la petite fumée.

Qu’est-ce donc que cette Tortue ? La Tortue Maturin est une entité divine qui protège le Club des Ratés et qui s’oppose à Ça depuis son arrivée sur Terre. Elle donne, via des rêves, des indices au club des Ratés pour vaincre le monstre. Qu’est-ce donc que le rituel de la petite fumée ? C’est la première tentative du club des Ratés pour vaincre Ça sur le plan spirituel. Cela consiste à s’enfermer dans un espace clos et y faire brûler du bois jusqu’à inhaler la fumée. Les élus qui arrivent à supporter l’intoxication ont des visions de leur ennemi.

L’aboutissement de ces deux pratiques mène au rituel de Chüd, une sorte de défi où le premier qui détourne le regard a perdu. Dans le livre, ce combat se déroule de façon métaphysique à travers l’espace et le temps. Grâce à l’intervention de la Tortue, Ça finit par lâcher prise. C’est cet évènement qui donne aux membres survivants des Ratés une occasion de l’achever.
J’ai conscience que cela est quasi impossible à mettre en scène, mais la mini-série (il y a 35 ans) proposait une alternative assez proche et beaucoup, beaucoup moins ridicule.

Mais le plus gros souci des adaptations (encore une fois, moins marqué dans la version de 90), c’est d’avoir scindé les époques. Je comprends la démarche, mais toutes les critiques que j’ai pu formuler jusqu’à présent n’ont aucun poids face à celle-là. Les aventures des Ratés – adultes sont globalement moins intéressantes que celles des Ratés – enfants. Du coup, en scindant les deux époques, on a une partie sympa et une partie moins passionnante.

Dans le livre, les deux périodes sont liées. Tellement intriquées que certains chapitres s’achèvent sur la fin d’une phrase prononcée en 1968 pour reprendre par une phrase achevée en 1987. La période « enfance » revient au fur et à mesure lorsque les personnages retrouvent la mémoire. Chaque élément fait écho à un autre, créant un tout, une boucle temporelle tangible. Un anneau de Moebius horrifique. Le couper fait voler en éclats la cohérence du récit.

Finalement, les adaptations restent de bons films ! Mais l’univers de Ça est trop riche et trop dense pour être résumé sur un format aussi court…

Vous n’avez pas encore eu votre dose de frissons ? Découvrez Et ils meurent tous les deux à la fin.

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