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La Marche du Monde : comprendre les règles pour choisir sa voie

Par Katsu3 novembre 20266 min de lecture

Il y a des coups de cœur que l'on peut prévoir et certains arrivent sans qu'on s'y attende. C'est le cas de La Marche du Monde de Lou Lubie. Ce roman a cette merveilleuse particularité de n'être comme aucun autre. Il sort des sentiers battus et c'est là sa plus grande force.

Pour cette œuvre dont le premier tome est sorti le 1er octobre 2026, on peut remercier les éditions Scrineo qui ont eu comme à leur habitude énormément de flair sur ce titre.

Comment parler de La Marche du Monde sans aborder le travail de son autrice. Lou Lubie est une illustratrice de talent. On la connaît notamment pour Saigneurs, son roman graphique vampirique, Eurydice, que nous vous invitons à courir découvrir ou encore Racines. Bref, Lou Lubie n'en est pas à son coup d'essai et après avoir découvert son talent pour le dessin on ne peut qu'apprécier sa plume tout aussi envoûtante !

Et si on revenait à nos moutons ? Notre héroïne, Qil, n'a que quinze ans et pourtant, le monde est déjà cruel envers elle. Sujette à des syncopes depuis l’enfance, l'enfermement et la prière sont ses seules occupations. Mais Qil rêve d'aventures, de voir le monde. Au-delà des montagnes, le Sud l’attire, avec tout ce qu’il promet d’inconnu. Et si on partait à sa rencontre ?

À quinze ans, Qil souffre de syncopes incontrôlables qui la privent d’une adolescence normale. Avide de liberté, elle décide de braver les interdictions de sa mère pour suivre son frère dans une expédition vers la frontière Nord.

Mais tandis qu’elle s’éloigne du campement, une nouvelle crise la terrasse. Une silhouette inhumaine émerge de la forêt : celle d’un avae, des créatures du froid censées avoir disparu depuis un siècle.

« Vous n’êtes pas malade, dit-elle à Qil. Vous déchiffrez le code, l’architecture invisible qui régit la Marche du Monde. Vous êtes comme nous. »

Accusée de sorcellerie par les siens, Qil doit s’exiler vers la grande cité enneigée du Nord pour apprendre à maîtriser ce pouvoir illégitime. Partagée entre deux peuples que tout oppose, une question la tourmente : pourquoi une humaine est-elle capable de lire les scripts qui font tourner le monde ?

Scrineo

Des personnages qui sortent du moule

La diversité des personnages prend toute son importance dans un roman où la confrontation des sociétés a une place aussi prédominante. Les Avae et les humains se haïssent depuis toujours, mais de part et d'autre, l'histoire diffère. Qui a attaqué le premier ? L'éternelle question refait surface et aucune réponse ne semble pouvoir être apportée.

Pour Qil, son existence chez les humains est ce qu'on peut considérer comme un calvaire. Son genre lui impose un rôle précis : être une bonne épouse, tandis que ses syncopes font d'elle une personne que l'on cache par honte et que l'on surprotège constamment. Impossible pour notre jeune héroïne en quête de liberté de se construire autrement qu'à travers le regard des autres.

Sa rencontre avec les Avae vient bousculer ses repères. Ce peuple non genré possède ses propres usages, sa manière de comprendre le monde, et surtout une grande retenue dans l'expression des émotions. Pour Qil, le dépaysement ne tient donc pas seulement aux paysages enneigés, mais se joue aussi dans les échanges les plus simples. Pour autant, les Avae ne forment pas un ensemble d'individus interchangeables. Leur grande retenue n'efface pas complètement leur personnalité propre, et même si la plupart des émotions sont obscures pour elleux, certain·es n'en demeurent pas moins attachant·es. C'est précisément ce qui rend le personnage d'Aleha intéressant. En devenant lae scribe de Qil, Aleha se rapproche d'elle et leur relation se confond au fil des pages avec de l'amitié. Derrière la réserve et les conventions de sa culture, un attachement se dessine.

Leur relation permet aussi de donner une épaisseur particulière à la découverte du Nord. Pour Qil, qui a tout abandonné derrière elle, Aleha est ce qui se rapproche le plus d'une famille. Elle va donc devoir apprendre à connaître ces individus considérés par les siens comme des tueur·euses sanguinaires, avec leurs nuances et leurs contradictions, au sein d’une culture qui lui reste étrangère.

Qil est une héroïne dont la force se construit au fil des épreuves. Elle a besoin de reconnaissance, elle doute et elle peut se tromper. Son désir d’être acceptée la rend vulnérable, surtout lorsqu’elle croit enfin avoir trouvé un endroit où son pouvoir aurait un sens. Pourtant, ce besoin d’appartenance ne lui fait pas tout accepter. Qil revendique progressivement le droit de décider pour elle-même, jusque dans ce qu’elle refuse de faire de ses capacités. Être exceptionnelle ne devrait pas la condamner à devenir la propriété de quelqu’un ou l’instrument d’intérêts. C’est là que son parcours prend toute sa force. Même lorsque les responsabilités s’accumulent, elle conserve une volonté propre. Le destin qu’on lui prête ne suffit pas à déterminer ce qu’elle choisira d’être.

Un monde dont on peut lire le code

La plus grande singularité du roman tient à son système de « magie ». Dans La Marche du Monde, le réel possède une structure que certains êtres peuvent percevoir, déchiffrer, et même, modifier. Les phénomènes qui régissent cet univers répondent à un code particulier. Agir sur ce fameux code permet donc d'agir sur le monde lui-même.

L’idée donne une saveur particulière à l’apprentissage de Qil. Disposer d’un pouvoir ne suffit pas... Encore faut-il comprendre ce que l’on observe et les conséquences de ses interventions. On retrouve ainsi dans cet univers merveilleux une logique familière à la programmation, avec toutes les possibilités qu’elle ouvre, mais aussi les erreurs qu’elle laisse craindre. Ce premier tome accorde d'ailleurs beaucoup de place à cette découverte. Qil doit apprendre à interpréter ce qui lui arrive, et le lecteur se familiarise en même temps qu’elle avec le Code et la Mane. Cette progression donne au récit son rythme très introductif. Lou Lubie prend le temps d’installer les règles, les cultures et les interrogations qui soutiennent son univers.

La possibilité de modifier le réel donne ainsi une portée très concrète à la question de la responsabilité. Savoir intervenir ne signifie pas que tout est permis. Pour Qil, apprendre à lire le monde implique aussi de choisir ce qu’elle accepte d’y changer, pour qui et dans quel but. Une façon de relier étroitement l’originalité de cet univers à la quête de liberté de son héroïne.

Une magnifique surprise

La Marche du Monde est un livre aussi beau que passionnant. J'ai plongé le nez dans un univers que je ne maîtrisais pas du tout et je me suis tout bonnement régalée.

Quel plaisir de découvrir un monde original et une héroïne qui pour une fois refuse catégoriquement le destin que l'on a tracé pour elle. Qil n'est pas un objet, ni le jouet d'une quelconque ironie de l'univers. Que le monde coure vers sa fin ? Grand bien lui fasse, qu'il s'écoule, elle s'en moque. Et c'est cette spontanéité et ce décalage avec ce qu'on attend d'une héroïne qui fait de Qil un personnage remarquable.

J'étais curieuse de découvrir la plume de Lou Lubie dans un autre format et on peut dire qu'elle m'a subjuguée. Moi qui honnis les descriptions et les récits qui traînent en longueur, je me suis complètement prise au jeu de ce tome assez introductif. En bref, j'ai surtout hâte de découvrir la finalité de cette belle duologie et de voir quel chemin Qil choisira de prendre !

Et pour prolonger l'aventure Scrineo, je vous invite à découvrir Contrer les Brumes, la fantasy française dont vous aviez clairement besoin !

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