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Damasio - Les Furtifs : une dystopie tristement réaliste

Par Nina4 novembre 20267 min de lecture

Publié d’abord le 18 avril 2019 par la maison d’édition française et indépendante La Volte puis le 4 février 2021 chez Gallimard dans la collection Folio SF, « les Furtifs » est un ouvrage de 944 pages (une belle bête !).

Alain Damasio est un auteur français de nouvelles et de romans. Il possède un style d’écriture unique en son genre et une imagination florissante. Avec ce roman, il nous embarque dans un monde futuriste et une dystopie dramatiquement plausible. Voici un texte que Damasio a mis presque 15 ans à écrire. Et pour cause !

Ils sont là, parmi nous, jamais où tu regardes, à circuler dans les angles morts de la vision humaine. On les appelle les furtifs. Des fantômes ? Plutôt l’exact inverse : des êtres de chair et de sons, à la vitalité hors norme, qui métabolisent dans leur trajet pierres, déchets, animaux ou plantes pour alimenter leurs métamorphoses incessantes. Lorca Varèse, sociologue pour communes autogérées, et sa femme, Sahar, proferrante dans la rue pour les enfants que l’Éducation nationale, en faillite, a abandonnés, ont vu leur couple brisé par la disparition de leur fille unique de quatre ans, Tishka – volatilisée un matin, inexplicablement. Sahar ne parvient pas à faire son deuil alors que Lorca, convaincu que sa fille est partie avec les furtifs, intègre une unité clandestine de l’armée chargée de chasser ces animaux extraordinaires. Peu à peu, ils apprendront à apprivoiser leur puissance de fuite et à renouer, grâce à eux, avec ce vivant que nos sociétés excommunient.

Les furtifs nous plonge dans un futur proche où le libéralisme et la technologie n’ont jamais aussi bien maximisé nos servitudes volontaires — sous couvert de libération !

Gallimard

Une utopie pervertie

Dans un monde où la technologie a pris le pas sur l’écologie, une étrange créature apparaît. Invisible aux yeux humains mais aussi aux caméras les plus perfectionnées, elle défie les lois de la nature. Nous suivons Lorca et Sahar, ex-amants séparés à la suite d'un événement tragique, dans leurs péripéties autour de la recherche de ces êtres que les humains appellent « les Furtifs ». Accompagnés d’autres personnages, ils vont devoir travailler ensemble pour résoudre le mystère de cette apparition. Parmi eux, certains souhaitent profiter des atouts de ce nouvel animal, quand d’autres sont animés seulement par la curiosité ou l’espoir de trouver une solution pour se sortir de ce système corrompu.

Cet être vivant semble pourvu de certaines capacités de transformation presque magiques, étant même capable de changer de texture… Malheureusement, il se fige et se transforme en céramique quand il est vu par l’œil humain, rendant presque impossible toute tentative d’étudier ce phénomène énigmatique.

Dans une nation où les villes ont été rachetées par de grandes entreprises (comme Orange ou Nestlé), où la police a été privatisée, les écarts de richesse entre les plus riches et les plus pauvres n’ont jamais été aussi grands. Que peut donc signifier l’apparition de cette bête fantastique, capable de se rendre invisible et inaccessible, dans une société surveillée et contrôlée de toute part, digne d’un 1984 2.0 ?

Un univers fictif malheureusement bien réel

Il y a différents thèmes abordés dans ce livre. Ceux-ci permettent de se questionner de manière presque philosophique sur des sujets d’actualité.

La politique au naturel

Tout d’abord, la politique est un des sujets mis en avant à travers la projection dans une société futuriste. Dans les années 2040 telles que Damasio les imagine, il pousse les concepts de capitalisme et de surconsommation à leur paroxysme. Les individus sont contrôlés par une bague qui leur donne accès, ou non, à certains lieux, voire à des rues entières. Tout dépend du prix payé et donc du revenu des citoyens. La technologie devient omniprésente, c’est 1984 en version moderne. Ceux qui s’y opposent sont rejetés, voire poursuivis. Sahar tente de préserver un semblant d’école traditionnelle et continue de transmettre son savoir. Pour ces actions, elle est menacée et surveillée par le système en place, comme une criminelle. Ceux qui s’en détachent complètement sont considérés comme des rebelles et exilés. Résultat : plus personne n’est anonyme, chaque privilège dépend du statut social et économique.

Dans un univers où tout devient numérique, les Furtifs, eux, appellent à la nature. Ils symbolisent une forme de résistance absolue à cet environnement où tout est enregistré, observé, scruté et maitrisé. Au départ, on ne sait pas vraiment ce qu’ils représentent. En effet, ils sont invisibles et indétectables, seulement perceptibles par l’ouïe et éventuellement le toucher. Cette particularité apporte une nouvelle originalité à cette œuvre qui se concentre sur le monde du son.

Contrôle et liberté

Damasio nous interroge aussi sur ce besoin humain presque irrépressible de tout contrôler ainsi que sur cette peur archaïque de l’inconnu. Ce que nous ne comprenons pas et ne maîtrisons pas nous effraie. Alors dans ce livre, Damasio propose une vision de la réalité dans laquelle la majorité des gens préfèrent vivre dans une bulle virtuelle plutôt que dans la vie réelle. Ils fuient la moindre émotion et pensent encore éprouver du plaisir en vivant dans un environnement qu’ils croient dominer.

Ainsi, l’auteur nous sensibilise à l’écologie, au danger d’Internet et du capitalisme à travers une fiction dystopique intense et passionnante ! En filigrane, il aborde le sujet du deuil et la question de l’indépendance au sein de la famille. De fait, il questionne le concept de liberté à différents degrés : individuel, sociétal et familial. Grâce à son imagination débordante, il nous fait voyager dans un futur qui, personnellement, ne me fait pas rêver. Il nous met ainsi en garde contre les dangers qui nous guettent si nous ne changeons pas nos modes de vie actuels, en poussant leurs dérives à l’extrême.

Si vous souhaitez une analyse plus détaillée de cette œuvre, je vous conseille de cliquer ici ! Seulement, attention au spoil !

Un homme de lettres hors norme

Alain Damasio est un écrivain que j’ai découvert grâce à un autre de ses romans, « La Horde du Contrevent », un de ses chefs-d’œuvre. Dans chacune de ses créations, il joue avec les mots et la langue française, ainsi qu’avec la typographie. Son style est poussé à son paroxysme dans la nouvelle « les Hauts Parleurs » issue du recueil Aucun souvenir assez solide.

Le style d’écriture de Damasio m’a toujours fascinée. Il adapte la ponctuation et le registre de langue (familier, argotique ou soutenu, par exemple) en fonction de celui ou celle qui s’exprime. Le changement de point de vue est indiqué en début de paragraphe par un signe distinctif, propre à chaque personnage. Cela peut paraître un peu chaotique au début. Un marque-page récapitulant les signes associés à chaque personnage est parfois vendu avec l’ouvrage.

Capable d’inventer un monde, il crée également les mots et le langage qui vont avec. Son art s’exprime à travers des contractions de mots existants et des néologismes. Par exemple, Sahar est une « proferrante ».

Il pratique la littérature ergodique qui est un type d’écriture particulier. Cela signifie que le lecteur est obligé de faire un effort significatif, au-delà du simple mouvement des yeux et de feuilleter les pages, pour comprendre le sens du texte.

Petit + : l’écriture de cette œuvre s’accompagne d’un projet musical nommé « Entrer dans la couleur ». Ce dernier a été composé en compagnie du guitariste Yan Péchin, produit par le label Jarring Effects. Dans ce récit où le son occupe une place bien particulière, la lecture est soutenue par la musique.

Avis de la rédactrice

Damasio base son récit sur des faits réels et actuels, sur lesquels il projette une vision futuriste négative de ce que pourrait être notre avenir si rien ne change. Et j’avoue que je partage plus ou moins sa perception de notre possible évolution, si on ne se concentre pas de nouveau sur l’essentiel : la nature et nos émotions.

J’aime beaucoup la manière qu’a l’auteur d’utiliser la langue et la ponctuation pour nous partager sa conception du monde. À travers une fiction soutenue par une imagination débordante, sa capacité à jouer avec les mots m’impressionne particulièrement. Elle renforce ce côté créatif : il invente une histoire et des personnages, mais aussi un langage et des concepts, donnant ainsi naissance à un univers tout entier.

En somme, pour moi, c’est un génie. Son œuvre est parfois difficile d’accès, certes, mais à mon goût, aucun écrivain n’a autant poussé le travail de création, autour de la langue et de la rédaction en elle-même, comme lui a su le faire. Alors, pourquoi tu ne l’as pas encore lu ?!


Si vous aimez les histoires de science fiction qui vous font réfléchir, je vous propose de continuer votre lecture avec Autre Monde !


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