

Gengoroh Tagame est un mangaka et artiste érotique gay. Diplômé de l’université des beaux-arts de Tama, il créé ses premiers mangas en 1986. En 1994, il commence à se spécialiser dans les œuvres gays.
Il se fait connaître pour ses hentai très crus, allant du BDSM jusqu’aux scènes de viol très explicites. Il est friand de contexte policier, militaire et historique. Les éditions Dynamite et H&O Éditions publient plusieurs de ses mangas à partir des années 2000.
C’est en 2014 qu’il se lance dans son premier manga tout public, aujourd’hui culte : Le Mari de mon frère. Il a d’ailleurs recu plusieurs récompenses au Japon et aux États-Unis pour ce titre.
Depuis, il alterne entre des ouvrages érotiques, et des œuvres plus softs. Ce sont sur ces dernières que nous allons nous pencher aujourd’hui. Mais avant cela, il faut que nous nous intéressions au genre dont Gengoroh Tagame est une figure emblématique : le bara.

Le bara, un genre à contre-courant du yaoi
Le bara, un genre à contre-courant du yaoi


Le bara, ou men’s love, est un genre renvoyant à des œuvres traitant de l’homosexualité masculine. Mais qu’est-ce qui le différencie du yaoi, ou boy’s love, qui possède la même définition ?
Dans un premier temps, ce qui peut sauter aux yeux des amateurs de yaoi, ce sont les caractéristiques physiques des personnages. En effet, ce genre met en avant des corps d’éphèbes, allant des top-modèles grands, minces et imberbes, à de jeunes hommes ayant une apparence androgyne. Dans la communauté de fans de mangas et d’animés, ces personnages se font appeler des bishonen, ce qui signifie « joli garçon ». À l’opposé, le bara propose surtout des corps larges, robustes et poilus. En Occident, certains personnages pourraient faire penser à la communauté bear, regroupant des hommes gros ayant une pilosité faciale et corporelle développée, et qui s’oppose justement à ce stéréotype de l’homme gay efféminé.
Pour en revenir au bishonen, il est intéressant de noter que c’est un archétype de personnage que nous retrouvons aussi majoritairement dans des mangas shojo, dont le public cible est la gente féminine. Et c’est là que se trouve l’aspect qui différencie dans un second temps le yaoi et le bara : le lectorat visé.
L’un est surtout écrit par des autrices et pour des lectrices, alors que le second est majoritairement créé par des hommes gays et veut toucher cette même communauté. Le yaoi est un genre composé de beaucoup de mangas transposant les codes des romances hétéros shojo dans une romance homosexuelle, avec une vision fantasmée et voyeuriste de cette dernière.
Le yaoi ne se limite évidemment pas à ça, et ces deux genres partagent une tare similaire vis-à-vis de la mise en avant de relations sexuelles non consenties. Éclat(s) d’âme, dont le.a mangaka est non-binaire, explore même très bien des sujets entourant la communauté LGBTQIA+. Et pourtant, iel utilise des chara-designs androgynes. Nous pourrions même reprocher à cette différenciation de résumer les homosexuels à deux extrêmes, au lieu de proposer un seul genre varié.
Mais il n’en reste pas moins évident que le bara permet de proposer des physiques qui sortent des clichés.


Comment sortir de ces préjugés ?
Comment sortir de ces préjugés ?

Comme je l’ai dit plus tôt, Le Mari de mon frère est le premier manga non-pornographique de Gengoroh Tagame. C’est une série en quatre tomes parue aux éditions Akata dans sa collection Large. Elle est destinée aux jeunes adultes, avec des sujets matures. En effet, la série va traiter de sujets assez durs comme le deuil et l’homophobie.
Ainsi, le héros de notre histoire, Yaichi, a beaucoup de préjugés sur les gays. Cela avait d’ailleurs conduit à l’éloigner de son frère jumeau Ryôji lorsque celui-ci lui a fait son coming-out. Mais suite au décès de ce dernier, il va se retrouver à héberger chez lui son beau-frère. Mike est en effet là pour effectuer un voyage identitaire pour découvrir la nation de son défunt mari, séjour qu’ils s’étaient promis de faire ensemble. C’est donc une façon pour lui de faire son deuil.
Pour Yaichi, cela serait l’occasion de se reconnecter à son frère en parlant de ce dernier avec Mike. Cependant, il va être confronté à sa peur de l’inconnu, ne sachant pas comment interagir avec un membre d’une communauté dont il ne sait rien. Heureusement, le regard innocent et bienveillant de sa fille Kana devrait l’aider à changer petit à petit. Il va aussi se remettre en question face à l’homophobie d’autres individus, en s’interrogeant sur l’hétéronormativité.


Malgré sa classification dans la collection adulte des éditions Akata, je trouve que Le Mari de mon frère reste un manga accessible à tous. En effet, Gengoroh Tagame a ici une approche pédagogique et universelle de la tolérance à l’homosexualité. Que cela soit à travers des petits cours sur la culture gay entre certains chapitres, ou même avec le point de vue de Yoichi et de Kana.
En effet, à travers le regard de deux hétéros découvrant l’homosexualité, enfants et adultes peuvent se mettre à leur place et apprendre les problématiques entourant ce sujet. Gengoroh Tagame utilise aussi le sujet de la monoparentalité pour évoquer une autre situation non conventionnelle qui peut amener autrui à faire des commentaires déplacés : Yoichi élevant seul sa fille.



L’amitié intergénérationnelle face à la peur du rejet
L’amitié intergénérationnelle face à la peur du rejet
Après s’être mis à la place d’un homme hétéro, Gengoroh Tagame passe à une histoire plus intimiste. Car, pour le citer à la fin du dernier tome d’Our Colorful Days : « Ce manga, il est un peu pour celui que j’étais en 1979 [à 15 ans]». Le protagoniste partage en effet un point de départ similaire à celui de son auteur à la même période.
Nous allons suivre Sora, un lycéen dans le placard qui souffre de l’héténormativité de son entourage. Mais contrairement à Gengoroh Tagame, Sora va finir par rencontrer le vieux patron d’un café, qui vit ouvertement son homosexualité. Une amitié intergénérationnelle va donc découler de cette rencontre.
Elle va permettre au jeune homme de sortir lentement de sa peur du rejet et du regard des autres. En effet, Gengoroh Tagame arrive bien à imager ces concepts, notamment le fait de « porter un masque » ou l’homophobie intériorisée. Il y a notamment cette scène où le héros se noie métaphoriquement, acculé par ses pensées négatives.
La série va aussi explorer les limites d’avoir quelqu’un comme modèle. Puisque, même si le patron du café assume ouvertement son homosexualité, il a aussi ses regrets et ses secrets. Les apports dans cette amitié ne seront peut-être pas qu’unilatéraux…
La série est composée de trois tomes et est éditée chez les éditions Akata, dans leur collection Medium s’adressant aux adolescents.


Du slow burn qui sent la bonne cuisine
Du slow burn qui sent la bonne cuisine

Passons maintenant à une œuvre différente des deux que nous avons déjà traitées. Ainsi, Nos rendez-vous gourmands est toujours édité chez Akata, dans leur collection Large. Sauf que ce n’est pas une série, mais un one-shot. De plus, il ne parle pas de l’homosexualité comme d’un sujet.
C’est simplement une romance feel good entre deux amis que la cuisine va petit à petit rapprocher. En effet, Akira est un commercial qui se voit offrir des légumes par ses clients, mais qui ne sait pas cuisiner. C’est heureusement le cas de Kôji, un des ses amis. Ils vont alors prendre l’habitude de se retrouver chez ce dernier pour qu’il leur prépare des bons petits plats. Sauf qu’au fur et à mesure de l’intrigue, ils vont se rendre compte que ce n’est qu’un prétexte pour passer du temps ensemble.
C’est donc un slow burn, soit un trope où la romance va être distillée à petites doses ici et là. Mais elle ne se concrétisera qu’à la fin du récit. Cela peut-être considéré comme frustrant, mais ça permet ici de proposer une histoire d’amour toute douce.
Concernant la place de la cuisine dans la narration, les recettes ne sont pas toujours très détaillées. Cependant, Gengoroh Tagame a le mérite d’explorer la gastronomie de différents pays. Allant de Singapour, à la Turquie, la Chine ou même la France.
C’est aussi un récit qui essaye d’apporter un regard sur les bouleversements de notre société d’aujourd’hui. Le manga est paru de 2022 à 2023, et se passe durant la crise sanitaire du COVID-19 au Japon.
Nous voyons notamment les personnages porter des masques, ou Akira se laver les mains au gel hydroalcoolique quand il arrive chez son ami. Akira va aussi se questionner sur son confort de vie, vis-à-vis de la guerre en Ukraine qui se déroule au même moment.
C’est léger, mais cela reste intéressant de voir une romance avoir un cadre réaliste dans sa temporalité.


Le mot de la fin
Le mot de la fin

En conclusion, Gengoroh Tagame est un auteur qui apporte un vent de fraicheur dans les mangas avec des hommes gays. Que cela soit en mettant en avant des physiques différents du cliché du gay efféminé, qu’en traitant de l’homosexualité comme d’un sujet.
Our Colorful Days et Nos rendez-vous gourmands peuvent être vu comme des dérivés du Mari de mon frère. En effet, le premier met au centre de son intrigue une amitié intergénérationnelle qui aide à sortir du placard. Or, elle peut faire penser à une des intrigues secondaires de son ainé. Et le second reprend l’attrait qu’avait Gengoroh Tagame à mettre en avant des recettes dans Le Mari de mon frère, via les différents plats de Yoichi.
C’est vraiment un de mes auteurs préférés, et le fait que ses œuvres soient courtes est un vrai plus. Le Mari de mon frère restera mon manga préféré de ce dernier. Ce fut un plaisir de le relire un peu moins de dix ans après ma première lecture. Une œuvre touchante, feel good et pédagogique. Une porte d’entrée parfaite pour ceux qui voudraient commencer à lire des récits sur l’homosexualité.

Je vous recommande cet article qui se concentre sur Le Mari de mon frère ! Et si vous voulez lire une autre œuvre parlant de l’homosexualité, Toi, ma Lueur est fait pour vous !
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Passionnée de BD, de cinéma, de séries d’animations et de jeux vidéo. Je pratique ces passions tout en adorant les noter, les analyser, en apprendre toujours plus à leur sujet et fait une veille de leur actualité. Je suis particulièrement friande de tranche de vie, d’œuvres qui explore la psyché humaine, d’horreur, de comédies musicales et de romance
