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Bande DessinéeBD & Comics

Goetz : changer de monde, garder ses démons

Par Katsu · 20 octobre 2026 · 5 min de lecture

L'humanité a trouvé une nouvelle planète. Dommage qu'elle ait emporté ses mauvaises habitudes dans ses bagages. Après avoir épuisé les ressources de la Terre, les colons assuraient pourtant vouloir faire mieux. Mais quelques années plus tard, les bonnes intentions ont laissé place à l'exploitation des terres et surtout à l'asservissement des populations locales.

Avec Goetz, publié chez Glénat, ’Fane au scénario, et Didier Cassegrain au dessin et aux couleurs, nous entraînent dans un monde où la supériorité technologique donne surtout de nouveaux moyens de dominer.

Librement inspiré du Diable et le Bon Dieu de Jean-Paul Sartre, cette bande dessinée fait se rencontrer conquête spatiale et guerre médiévale. D'autant que son personnage principal nous offre un défi vertigineux : que se passe-t-il lorsque l'homme habitué à imposer sa volonté par la violence décide de faire le bien ? Et surtout, suffit-il de changer d'intention pour changer réellement ?

À vous de le découvrir !

L’homme n’apprend rien de ses erreurs

Là où l’animal ne fait qu’obéir à son instinct, l’être humain s’est inventé des dieux pour justifier ses actes. En leur nom, ou à cause d’eux, il a défini les notions de Bien et de Mal, toujours persuadé d’agir ainsi de plein droit, se faisant le prédateur ultime. Dans un futur relativement proche, la civilisation terrienne, ayant inexorablement fini de puiser les ressources de la Terre, est partie fonder une colonie sur une petite planète habitée par des peuplades, humaines elles aussi, mais qui en sont encore à l’« âge de fer ». Ces néo-colons, très avancés technologiquement, convaincus d’avoir appris de leurs erreurs, et - comme toujours - persuadés d’être porteurs du Bien, comptaient bien y prendre un nouveau départ. Mais 30 ans ont passé, et le Terrien, « gourmand » par nature, et tout évolué qu’il puisse être, a pris l’ascendant sur ses hôtes : asservissement, viols, pillages des richesses et des terres… Les natifs, pourtant peu solidaires, se révoltent et entrent en guerre. Parmi les chefs de tribus fédérées contre l’emprise des Terriens, il en est un, plus mauvais, plus fou, ou plus libre qui tentera, au-delà de toute croyance, de redéfinir les notions du Bien et du Mal.

Glénat BD

Le cadre de science-fiction permet à Goetz de mettre en scène une promesse familière : ailleurs, tout pourrait recommencer. Une autre Terre offrirait enfin l’occasion de construire une société débarrassée des erreurs de la précédente. Mais les colons transportent avec eux leur manière de considérer les ressources, les territoires et ceux qui les habitent. Le décalage entre leur discours et leurs actes constitue un ressort intéressant du récit. Persuadés d’apporter le progrès, ils trouvent dans cette conviction une justification parfaite à leur domination. Leur avancée technique devient une autorisation qu’ils s’accordent eux-mêmes. À partir de là, les habitants de la planète doivent subir un avenir décidé pour eux.

La BD soulève ainsi une question politique derrière ses affrontements : qui possède le pouvoir de définir ce qui est bon pour les autres ? Les conquérants disposent des armes et du vocabulaire nécessaire pour présenter leurs intérêts comme une mission bénéfique. La violence commence aussi dans cette confiscation de la parole. Pour autant, Goetz empêche la résistance de devenir un refuge moral confortable. Sa brutalité oblige à regarder les actes de chacun, au-delà du camp auquel il appartient. Combattre une domination ne garantit pas que l’on renonce à dominer soi-même. C’est précisément cette tension qui donne de l’épaisseur au conflit. Les victimes d’un ordre peuvent aussi, à leur tour, reproduire certains de ses mécanismes.

L’esthétique largement médiévale renforce cette lecture. Derrière le voyage spatial, on retrouve des hiérarchies, des ambitions et des luttes de pouvoir très anciennes. Le déplacement vers une autre planète rend leur persistance d’autant plus frappante. L’humanité a parcouru une distance immense, mais ses rapports de force, eux, semblent avoir voyagé sans difficulté...

Goetz attire l'attention par sa démesure. C'est un personnage que l'on suit en acceptant son comportement agressif et ses actes parfois clairement condamnables. Son évolution donne au récit un véritable enjeu ! Dès lors qu'il décide de faire le bien, la BD prend une nouvelle tournure. Sa façon d'exercer le pouvoir change alors grammaticalement. On peut cependant se demander si un chef habitué à obtenir l’obéissance peut laisser une véritable place à la liberté des autres ? Et surtout, que vaut une société bienveillante si ladite bienveillance devient un ordre ?

On peut voir dans ce défi la persistance de l'orgueil de Goetz. Vouloir accomplir le bien de façon absolue risque encore une fois de placer sa volonté au centre de tout. Sa transformation morale s'avère finalement bien plus complexe qu'il n'y paraît. Elle suppose de reconnaître les autres comme des personnes capables de choisir, et d’accepter que les conséquences échappent à celui qui agit.

Le rythme joue ainsi un rôle important dans la richesse de l'histoire. La longue place accordée à la violence initiale installe le personnage, mais peut laisser l’impression que son changement aurait mérité davantage d’espace. La partie la plus intéressante de la BD tient justement dans les difficultés de cette nouvelle posture, dans ce qui résiste aux déclarations et aux bonnes résolutions.

Les abus sexuels et la place accordée aux personnages féminins demandent également un regard critique. Leur représentation pose la question de la place laissée aux victimes. Peuvent-elles exister pleinement ou leur souffrance sert-elle surtout à caractériser Goetz ? Cette tension mérite d’être relevée, tant elle est au cœur d’un album consacré à la domination et à la responsabilité.

Le travail de Didier Cassegrain donne à l'ensemble une vraie présence visuelle. Les couleurs chaudes, notamment, apportent une force particulière aux corps comme aux affrontements. Cette beauté graphique rend l’expérience prenante, jusque dans ses passages les plus éprouvants.

J'ai évidemment eu beaucoup de mal avec Goetz au départ, mais le principal attrait de la BD reste bien ce personnage excessif, dont le parcours peu commun oblige à examiner ce qui sépare une intention généreuse d’une action réellement bénéfique.

Cette œuvre reste une proposition forte, portée par un univers brutal et par des questions qui prolongent la lecture. Goetz intéressera particulièrement les amateurs de récits où l’aventure met les convictions à l’épreuve. Ici, décider de devenir meilleur constitue seulement le début du problème. Et une vraie question se pose : peut-on vraiment changer ? Goetz a réussi alors pourquoi pas vous ?

Pour découvrir l'Addiction s'il vous plait, un autre merveilleux roman graphique , c'est juste ici.

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