Les excellentes éditions Mangetsu continuent de nous faire découvrir le travail de Junji Ito, en sortant régulièrement ses œuvres encore inédites en France.
Le dernier volume Dans l’ombre, sorti en avril 2025, est un autre recueil de nouvelles, genre dans lequel Junji-sensei excelle.
Celui-ci nous propose des histoires créées au début des années 1990 (de 91 à 93).
Outre la qualité éditoriale, totalement habituelle chez Mangetsu, l’opus s’ouvre sur une préface de Stéphane Bouyer (spécialiste du cinéma d’horreur et co-fondateur des éditions du Chat qui fume) fort intéressante, et nous pouvons alors attaquer les histoires proprement dites.

Les contrastes de l’ombre
Dans l’ombre nous propose onze nouvelles, toutes de qualité, in fine, toutes très horrifiques, toutes très intéressantes… Nonobstant, même si le recueil est vraiment bon, je dois avouer que nombre des histoires présentées m’ont un peu laissé sur ma faim.
En effet, l’un des rares « défauts » du maître de l’horreur japonais est sa difficulté, parfois, à conclure ses histoires, les fins arrivant de façon abrupte.

Or, c’est pendant la période du début au milieu des années 90 que cette carence est la plus prégnante : en effet, Junji Ito semblait alors se chercher un peu dans son écriture et son trait, et plusieurs de ses écrits ressemblaient fortement à des premiers jets pour des histoires plus abouties ultérieurement.
Attention cependant, cela reste à relativiser. Les histoires proposées sont vraiment (à une exception près) excellentes ! Mais cela rend d’autant plus frustrant leur conclusion un peu rapide.
C’est pourquoi, même si Dans l’ombre est un très bon ouvrage et un très bel objet, je ne le conseillerais pas nécessairement comme porte d’entrée à l’univers du maître.
Néanmoins, si vous êtes déjà familier avec son travail, vous pouvez foncer sans la moindre hésitation !
Et nous commençons donc le recueil avec la nouvelle L’impasse. Ishida, jeune étudiant, loue une chambre dans une pension familiale. Si la propriétaire est très aimable, sa fille, elle, est incroyablement discrète…
Tout se passe bien pour Ishida, seulement, la nuit il entend des conversations provenant d’une impasse condamnée… L’impasse est une chouette histoire, qui gagne en intensité, très rapidement. La conclusion est, bien que rapide, plutôt satisfaisante. Une très bonne histoire, bien angoissante, qui ouvre le recueil de très bonne manière !

Et nous enchaînons avec Le mannequin. Commençons par le défaut (et vous vous doutez de ce que je vais dire…) : la fin qui arrive vite. Mais en dehors de cela, nous avons là une des meilleures histoires de Junji-sensei : flippante, gore, angoissante…
Junji Ito nous offre un véritable hommage aux films d’horreur, avec ce jeune scénariste qui travaille sur un court métrage avec ses amis, et qui après avoir vu sa photo dans un magazine, devient complètement obsédé et terrorisé par une femme, un mannequin, au physique déroutant…
Junji Ito est très fort pour raconter le quotidien des gens, faisant monter la tension avec maestria, jusqu’au basculement dans le fantastique et l’horreur.
Très, très bonne histoire, un chef d’œuvre du maître !
Vient ensuite La chute. Une vague de suicide frappe une petite ville japonaise. Un homme réussit à sauver sa femme, Erika, d’une pendaison.
Alors qu’elle est dans le coma à l’hôpital, elle a parfois de brefs éclairs de lucidité, dans lesquels elle reproche à son époux de l’avoir sauvée, parce que « quelque chose va arriver »…

L’infirmière qui s’occupe d’elle apprend au mari que tous ceux qui se sont suicidés ont laissé le même message… Encore une fois, très bonne histoire, bien mystérieuse et encore une fois, fin trop ouverte. On a l’impression que l’histoire s’arrête quand elle devrait commencer. C’est dommage et très frustrant, d’autant plus que la base est vraiment excellente !
De l’horreur, toujours de l’horreur
Et c’est exactement la même chose pour l’histoire suivante Voisines de chambre. Deux femmes ont eu un accident de voiture, et se retrouvent toutes les deux dans la même chambre. Les tensions montent entre les deux femmes, mais celles-ci s’atténuent vite car le comportement de leurs trois voisines de chambre est pour le moins inquiétant…

Que dire ? Cette histoire illustre toutes les qualités et le défaut dont je vous rebats les oreilles depuis le début de cette critique : base géniale, intrigante, très flippante, retournement de situation intelligent, écriture originale… et fin en queue de poisson.
Et c’est d’autant plus insatisfaisant que, je le répète, on sent totalement l’excellence derrière. Et au lieu d’avoir des chefs d’œuvre, on se retrouve avec simplement de très bonnes histoires. C’est déjà beaucoup, mais au vu du talent de Junji-Sensei, c’est quand même un peu décevant.
L’auberge nous raconte l’histoire d’un jeune touriste qui s’arrête dans une auberge, dont le propriétaire a décidé de creuser un sauna dans son établissement. Malheureusement, ne trouvant pas d’eau il creuse de plus en plus profondément, jusqu’à tomber sur une nappe d’eau rouge, semblable à du sang…
Histoire sympathique, sur l’obsession maladive qui ressemble presque à de la possession. La trame ressemble presque à un brouillon des futurs Lipidemie, voir même Spirales.
On enchaine avec L’assentiment. Un jeune homme très amoureux d’une jeune femme vient inlassablement demander sa main à son père, mais celui-ci lui refuse systématiquement… Très bonne histoire, avec pour le coup, une vraie conclusion, mais un peu trop longue pour ce qu’elle a à raconter. Beaucoup de redites dans les situations qui ralentissent le rythme, cependant c’est vraiment pour chipoter, l’histoire se lit sans aucun déplaisir.
Les fumeurs… Bon… Ça m’ennuie vraiment de le dire, mais… Je crains qu’on ne tienne là la première vraie mauvaise nouvelle de Junji Ito. Pourtant elle commence bien, avec ce jeune homme qui fournit des cigarettes rendant accro très vite, mais qui, en contrepartie, fait littéralement fumer les consommateurs.
Puis elle s’enlise, ne raconte pas grand-chose, part un peu dans tous les sens, et en plus possède la non-conclusion la plus poussive de toute l’œuvre du maître. Pourtant le thème de l’addiction était prometteur mais Junji Ito fera une itération du même thème avec Pulvérisés, bien plus travaillé.
Et de l’originalité
Heureusement, ce n’est qu’une petite exception dans l’énorme œuvre de Junji Ito, et l’histoire suivante La moisissure relève clairement la barre avec une pure histoire d’horreur dont le mangaka a le secret (et avec une bonne conclusion !).
Un homme ayant loué sa maison, sur les conseils de son frère, la récupère après un voyage à l’étranger. Mais la maison qu’il avait loué flambant neuve, est devenu un taudis, recouvert de moisissures… Une très bonne histoire, classique et à l’ancienne, dérangeante et angoissante. Je la recommande.

Contrairement à La ville sans rues… Alors elle, je ne sais pas quoi dire. Non pas qu’elle soit mauvaise, au contraire, c’est l’une de mes histoires préférées du maître.
Mais j’aurais du mal à la conseiller tant elle est atypique. Elle dispense des idées à chaque page, avec comme fil rouge une jeune femme harcelée par un homme au visage étrange, pendant que des meurtres se déroulent dans sa ville.
De plus la communication avec le reste de sa famille est pour le moins compliquée… Ce récit ne ressemble à aucun autre. Sorte de conte onirique absolument fascinant, ce qui s’en rapprocherait le plus serait le Eraserhead de David Lynch. Autant dire que si vous êtes sensible au travail du réalisateur, vous allez adorer. Sinon, l’histoire risque de vous laissez un tantinet perplexe.

Souvenirs disparus, là encore une excellente histoire, bien menée du début à la fin, pas effrayante mais méchamment cynique. Une jeune adolescente, très belle, est obsédée par une image d’elle plus jeune, où elle apparaissait hideuse. Elle ne sait pas si cela est dû à son imagination ou non, et ses parents qu’elle questionne demeurent très vague…
Rien à redire, l’histoire est très bien menée et s’impose comme l’une des meilleures du recueil.
Et on termine par Le marchand de glace. Un glacier sillonne les rues d’une petite ville, offrant des glaces aux enfants et parfois même un petit tour à bord de sa camionnette. Tout irait pour le mieux, si les enfants ne commençaient pas à développer une obsession boulimique pour ses délicieuses glaces…
On achève l’opus avec une histoire tout à fait jubilatoire : ambiance pesante, cynisme décomplexé, gore… On termine sur une très bonne note, avec encore une fois un récit bien macabre rappelant les Tales from the Crypt.
Nous avons ensuite, pour conclure le recueil une très bonne analyse de Morolian, habitué des éditions Mangetsu.
Conclusion
Globalement, Dans l’ombre est tout de même un excellent ouvrage. Si j’ai pu paraître sévère, c’est que l’excellence du maître exacerbe les petits défauts, qui seraient totalement anecdotiques dans des œuvres moins maîtrisées ou plus mineures.
Mais Junji Ito est victime de son talent : il nous habitue tellement à une qualité sans faille que le moindre grain de sable prend des allures de rochers. Rien de rédhibitoire cependant, et encore une fois, si je ne le conseillerais pas forcément comme première lecture, les amateurs du mangaka seront totalement sous le charme.
Avec des bangers comme Le mannequin, Souvenirs disparus et des étrangetés comme La ville sans rues, Dans l’ombre est un immanquable pour tous les fans du maître.
Et si Dans l’ombre ne vous rassasie pas dans l’horreur, vous pouvez tenter l’excellent Smile! tome 3 – Gloire au sourire éternel
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Passionné par le cinéma et la culture pop en général, principalement le genre horrifique depuis que j’ai découvert Les dents de la mer et Les oiseaux, à mon plus jeune âge, je n’ai eu de cesse de m’y intéresser. Mes films préférés sont La nuit du chasseur et Les dents de la mer, Spielberg est pour moi le meilleur réalisateur vivant, et Bruno Dumont pas loin derrière, mais malgré mes goûts sombres, je ne crache pas non plus sur une comédie romantique ou un Disney. Ayant grandi principalement dans les années 80 et 90, j’ai également un grand attachement pour les animés et les films de cette période. Grand fan de littérature, de BD, Comics et Manga, je suis également féru de jeux vidéos ayant grandi avec la période 8 bits et ayant continué les jeux jusqu’à maintenant.